Les projets de relocalisation de l’industrie pharmaceutique s’accélèrent

Article publié dans Pharmaceutiques – Numéro de mai 2020
Rédaction : Marion Baschet-Vernet

Les voies exigeantes de la relocalisation

Les projets de relocalisation de la production s’accélèrent en Europe. Une orientation indispensable pour regagner la souveraineté sanitaire. La crise offre des opportunités aux entreprises engagées dans cette reconquête, en attente d’un soutien aux investissements. 

Au terme de 55 jours d’un confinement inédit en France, la situation est encore complexe et évolutive à l’hôpital, notamment sur les médicaments de réanimation. « Mais l’industrie pharma a montré quelle avait une capacité de réponse à la hauteur, indiquait en début de déconfinement Philippe Lamoureux, directeur général du Leem. Malgré les tensions, aucune rupture n’est avérée à ce jour. » Dans l’Hexagone, les 271 sites de production tournent à plein régime pour assurer la continuité des approvisionnements. « Nos unités dédiées à l’anesthésie-réanimation ont triplé en taille », poursuit-il. La consommation de curare a été multipliée par 100 au cours de la dernière semaine de mars, celle de l’azithromycine (antibiotique) par 30, celle de l’hydroxychloroquine (antipaludéen) par 90. Plusieurs leviers ont également été actionnés avec les pouvoirs publics : politique d’acheteur unique pour lisser les stocks, guidelines de bon usage avec l’AFAR, augmentation des cadences de production mondiale, importation de médicaments à AMM non européennes, voire de médicaments vétérinaires à titre exceptionnel pour répondre aux besoins des hôpitaux. Face à une pandémie séquentielle qui a gagné les Etats-Unis et le continent africain, il faudra un certain temps pour que les conditions de fabrication et d’approvisionnement reviennent “à la normale”.

Réindustrialiser et penser l’après-crise

Il sera alors crucial de prendre en compte la dynamique de réindustrialisation initiée depuis plusieurs mois. Fin février, le leader mondial Sanofi a annoncé la création d’une entité dédiée à la fabrication de principes actifs (APIs), regroupant six sites européens dont deux en France – à Saint-Aubinlès-Elbeuf (Normandie) et Vertolaye (Puy-de-Dôme) – avec 200 produits sur catalogue vendus à 600 clients. Déjà très impliqué dans la réindustrialisation du territoire, le leader de la chimie fine Axyntis passe aujourd’hui à l’offensive avec ses cinq usines en France. Depuis la crise du Covid-19, le groupe a poursuivi l’augmentation de ses capacités de production en adaptant son organisation indus trielle et les rythmes de travail. David Simonnet, son président et administrateur de Polepharma, vient de lever des fonds avec le soutien de Bpifrance et de six banques régionales pour préparer une phase de rebond, en amplifiant les investissements. L’objectif est de rééquiper et redémarrer des capacités à Calais (Hauts-de-France) et Pithiviers (Loiret). « Nous travaillons avec nos clients pharmaceutiques, innovants ou génériqueurs, sur une liste d’APIs en tension à relocaliser. Dans les années à venir, nous pouvons augmenter de 50 % nos capacités de production. » Au-delà, la crise remet en question le paradigme dominant des flux tendus hérité des vingt dernières années. « Cette logique court-termiste empêche d’avoir des stocks de sécurité et la flexibilité nécessaire, et fragilise la chaîne du médicament”, estime David Simonnet.

Cartographier les besoins en Europe

Néanmoins, la relocalisation ne s’annonce pas aisée. Il n’y a plus qu’une centaine de sites de production de principes actifs dans l’Hexagone, et moins de mille dans l’espace européen, contre plusieurs milliers en Inde et en Chine. Par ailleurs, transférer la production d’un principe actif d’un fournisseur à l’autre prend du temps et les contraintes règlementaires sont lourdes. « Ce nouvel élan passera aussi par une politique fiscale en faveur de l’investissement pour rendre nos sites plus performants, avec une plus grande visibilité sur la demande, et des efforts en formation pour attirer les talents de plus en plus rares en développement analytique, assurance qualité et industrialisation », souligne Vincent Touraille, président du SICOS Biochimie (1) et ancien directeur de Seqens PCAS. Ce que la chimie fine attend de l’ANSM et de l’EMA ? Une cartographie de la production et des besoins d’APIs en Europe. « En connaissant mieux l’état de la demande, nous pourrons mieux orienter les développements dans nos sites et anticiper les goulots d’étranglement sur la chaîne pour éviter les ruptures. » Pour David Simonnet, « le soutien des pouvoirs publics pourrait prendre la forme d’une incitation à investir au travers d’une baisse des impôts de production, plus élevés qu’en Alemagne ». Il propose notamment un contrat gagnant-gagnant sous la forme d’un euro d’impôt de production en moins pour un euro d’investissement réalisé. Selon Philippe Lamoureux, le véritable « marqueur de la volonté de changement » sera le prochain PLFSS, qui devra garantir la cohérence globale du message envers une industrie stratégique.

(1) Syndicat de l’industrie chimique organique de synthèse et de la biochimie – SICOS

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Le “pacte de relocalisation” de la chimie pharma

Selon le SICOS Biochimie, la chimie fine pharma, qui emploie 10 000 salariés en France, réalise un chiffre d’affaires de l’ordre de 2 milliards d’euros. L’instance met en avant 10 mesures concrètes, en ligne avec le rapport sur les pénuries confié en septembre 2019 au sénateur Jacques Biot, pour recréer un tissu industriel performant et gagner en indépendance vis-à-vis de l’Asie :

1) Pour les médicaments critiques, identifier les points de fragilité de l’approvisionnement et les acteurs de l’ensemble de la chaîne de valeur (des matières premières aux principes actifs).

2) Inscrire l’origine de production du principe actif sur les boîtes de médicaments (code à barres).

3) Constituer des stocks stratégiques en principes actifs essentiels auprès d’acteurs européens.

4) Instaurer des quotas dans les AMM pour prévoir a minima une production back-up européenne.

5) Aider les entreprises à investir pour moderniser et développer le tissu industriel existant.

6) Soutenir les coûts de transfert technologique et de développement des molécules rapatriées ou l’obtention des nouveaux dossiers règlementaires par le CIR.

7) Financer la recherche dans de nouveaux procédés innovants et respectueux de l’environnement.

8) Renforcer l’exigence sur les critères de qualification des fournisseurs étrangers en matière de qualité, de sécurité et de respect de l’environnement (“blacklister” tout fournisseur non durable).

9) Développer la formation chimie en bac professionnel, IUT et écoles/universités sur le long terme.

10) Mettre l’accent sur les formations qualifiantes en cours de carrière pour augmenter les compétences et le savoir-faire nécessaires.

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