« Dans un premier temps, il va falloir parler de relocalisation de productions et non d’usines ». Prise de parole de Fabien Riolet, Directeur général de POLEPHARMA

La pandémie du coronavirus a bouleversé les réalités économiques. Le monde du médicament a révélé ses manquements et ses insuffisances. Fabien Riolet, directeur général de Polepharma, premier cluster européen de la pharma installé en Eure-et-Loir, revient sur les leçons de cette crise qui oblige les acteurs à revoir leur philosophie économique et sociale.

Fabien Riolet, directeur général du cluster Polepharma, dont le siège est à Chartres, revient sur les conséquences profondes du Covid-19 sur le secteur du médicament en France. La pandémie du coronavirus a immédiatement dévoilé les graves lacunes dans le process de production et de distribution des médicaments en France et en particulier des principes actifs dont la fabrication est totalement externalisée en Inde et en Chine.

Q. : Les Français ont appris, avec stupeur au cours de cette pandémie, la fragilité du système français de production des médicaments et surtout notre dépendance vis-à-vis de la Chine et de l’Inde en ce qui concerne la fabrication des principes actifs. Pouvez-vous nous expliquer ce qu’il s’est passé ?

R. : La crise du Covid-19 a eu un mérite puisqu’elle a révélé aux yeux du grand public quelque chose que nous dénonçons depuis de nombreuses années. L’année dernière, notre colloque sur la souveraineté sanitaire, et même lors de nos Rencontres Polepharma Meeting, avaient débattu de cette problématique importante. Aujourd’hui, le Covid-19 a permis à l’opinion publique de se rendre compte d’une situation dans laquelle nous nous sommes mis tous seuls depuis une douzaine d’années. Nous sommes dans une situation de dépendance extrêmement forte en matière de production des principes actifs. Il faut rappeler que le principe actif contient la molécule qui soigne le malade et qui se trouve au cœur du médicament. Deux grands pays monopolisent cette fabrication, il s’agit de la Chine et de l’Inde. Nous sommes dépendants à 80% de ces deux pays sur le sourcing des principes actifs. Cette crise sanitaire est pour nous une opportunité de faire évoluer les choses alors que depuis des années, nous n’avons cessé d’alerter le gouvernement sur ce dossier en vain.

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Fabien Riolet, Directeur général de Polepharma

Q. : Y a-t-il eu des signes avant-coureurs montrant la gravité de cette situation avant la pandémie ?

R. : Nous avons eu, depuis deux à trois ans, des problèmes de rupture dans l’approvisionnement en médicament dont les médias avaient parlé. Il y a eu un rapport du Sénat, un autre rapport de l’Académie de pharmacie et nous en avons parlé lors de nos deux derniers congrès. Tout cela est resté inaudible aux oreilles des responsables gouvernementaux. D’ailleurs, lorsque nous avons décidé de donner le titre de ‘‘La souveraineté sanitaire’’ à notre colloque de l’année dernière aux Invalides à Paris, pour alerter les autorités, nous l’avons fait avec le ministère de la défense. Il se trouve que la pharmacie centrale du ministère de la défense, implantée à Orléans dans le Loiret, produit des médicaments pour les combattants mais aussi pour la sécurité civile. Les responsables de cette administration sensible nous avaient alerté sur leurs difficultés de sourcing en matière de principes actifs. Ils avaient reconnu leur dépendance vis-à-vis de l’Asie. Les responsables nous ont même précisé que dans les cas de tension sur un produit particulier, leurs demandes auprès des partenaires européens restées lettres mortes. C’est du chacun pour soi car tout le monde en a besoin et au même moment. Nous venons de le voir avec le Covid-19. Ceci dit, on ne peut pas reprocher à un pays de vouloir protéger sa population en priorité. Je suis surpris de voir que le titre de Souveraineté sanitaire a été, parfois, vu comme un gros mot par certains spécialistes.

Q. : Etait-il difficile d’informer le public sur l’origine chinoise ou indienne du principe actif sur la boîte du médicament ?

R. : Là, par contre, l’État français a maintenu les indications sur l’origine du médicament dans le cadre de l’information qu’il doit aux citoyens. C’est comme cela que les choses ont commencé, petit à petit, par s’éclaircir aux yeux des observateurs et du grand public. Ceci dit, malgré des ruptures répétitives dans l’approvisionnement rien n’avait bougé. Ainsi, pour nous, le Covid-19 a eu un effet accélérateur et le dossier a été mis sur la table ces derniers mois. En outre, il faut préciser que les citoyens veulent savoir l’origine des choses et cela constitue une tendance de fond dans notre société. Sans oublier l’importance des combats écologiques contre le transport des produits sur de longues distances, l’impact carbone, etc.

Q. : Que pensez-vous de l’engagement officiel de l’Élysée et de Bercy à ce sujet ?

R. : Nous avons suivi les déclarations du Président de la République et du ministre de l’économie et cela nous a agréablement surpris. Les prises de position et les discours de ces dernières semaines ont utilisé des termes que nous n’avions jamais entendu auparavant. C’est plutôt satisfaisant ! Un plan vient d’être lancé. Nous allons voir ce que cela va donner. 

Q. : Est-ce qu’on peut légitimement parler d’un espoir de relocalisation en France ?

R. : Ce que je pense, c’est que dans un premier temps, il va falloir parler seulement de relocalisation de productions plus que de relocalisation d’usines. D’abord, parce que monter une usine de principes actifs de toute pièce prendra trois ans minimum. Rien que la qualification administrative d’un site prendra une dizaine de mois. Ensuite, selon ce que va décider le gouvernement, on pourra s’engager dans la relocalisation de sites qui produisent des principes actifs jugés essentiels et stratégiques. Ceci pour répondre rapidement à la demande locale en cas de problème grave.

Q. : D’ailleurs, pourquoi la fabrication des principes actifs a-t-elle été délocalisée ?

R. : Cela a eu lieu, il y a une dizaine d’années, en raison d’un effet ciseau entre l’effondrement des prix, à cause du déremboursement et l’arrivée des génériques, accompagné d’une augmentation des normes pharmaceutiques et environnementales. Les industriels français avaient ainsi décidé de délocaliser. L’Allemagne et la Suisse ont su préserver leurs unités de production de principes actifs. Je rappelle que les prix des médicaments en France sont les plus faibles d’Europe. En outre, les normes réglementaires sont encore plus sévères en France que dans d’autres pays européens. Rien qu’entre l’Irlande et la France, la situation est plus favorable à l’industriel qui produit en Irlande de 20 % par rapport à la France.

Q. : Pourquoi, en quelques semaines, le simple masque à 80 centimes pièce, est devenu par l’effet du Covid un produit stratégique ?

R. : Cela fait 40 ans que l’État français n’a plus de vision stratégique au sujet de l’industrie pharmaceutique. La mondialisation heureuse a démontré que l’Europe a été l’idiot du village, comme le dit Hubert Vidrine. La faillite de la France est la conséquence de cette stratégie court-termiste. Nous sommes passés, en 10 ans, de la première place à la quatrième et bientôt la cinquième. C’est l’Allemagne et l’Italie qui ont pris la tête de l’Europe pharmaceutique et notamment dans les biotechnologies. Chez nous, le médicament représente 15 % du coût de la dépense santé.

Q. : Quelle solution pour l’avenir ?

R. : Il y a un appel à projet de l’État, lancé le 17 juin, via la BPI (Banque publique d’investissement) pour encourager cette démarche de relocalisation des antibiotiques et des antiviraux. C’est une première initiative à suivre.

Le cluster en chiffres :

53% de la production française du médicament passe par les entreprises du 1er cluster pharmaceutique en Europe.

292 entreprises et acteurs économiques sont adhérents de Polepharma

60.000 emplois répartis sur tous les acteurs de la filière du médicament

3 régions sont membres de Polepharma : Centre-Val de Loire, Normandie et Île-de-France.

Source : L’Echo Entreprendre, Magazine de l’Echo Républicain, n°10 octobre – décembre 2020, pages 12-14 – Journaliste : Ahmed Taghza.

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